Le Point.fr - 8/ 09/ 11 -
Bruno Chareyron, responsable du laboratoire de la Criirad, revient sur les conséquences de la catastrophe après un voyage au Japon.
Six mois après le séisme du 11 mars, Bruno Chareyron, ingénieur en physique nucléaire, responsable du laboratoire de la Criirad (Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité), fait le point sur la catastrophe de Fukushima, sa gestion et ses conséquences.
Le Point.fr : Vous vous êtes rendu au Japon fin mai-début juin, qu’est-ce qui vous a le plus frappé ?
Bruno Chareyron : La situation de contamination. Dans la ville de Fukushima, qui se trouve à près de 65 kilomètres de la centrale, on mesurait encore des taux de radiation dix à vingt fois supérieurs à la normale ! Les atomes radioactifs sont retombés au sol et ils sont toujours là au moment où nous parlons. Leur rayonnement est tellement puissant qu’il traverse les murs et irradie les gens même à l’intérieur des bâtiments, y compris au quatrième étage des buildings !
Comment qualifier l’ampleur de la catastrophe de Fukushima par rapport à celle de Tchernobyl ?
Nous ne disposons toujours pas de données scientifiques suffisantes - ni concernant les rejets, ni la contamination à l’échelle du territoire japonais - pour faire la comparaison. En revanche, sur la base des mesures que nous avons faites, je peux dire que même à 100 kilomètres au sud de la centrale, il y a des terrains sur lesquels la radiation était telle que, dans les 12 mois qui viennent, les habitants dépasseront la dose admissible de 1 millisievert par an. Y compris jusqu’à Tokyo, 250 kilomètres au sud, nous avons constaté une radioactivité anormalement élevée. Nous avons demandé que les autorités japonaises publient une carte à l’échelle du pays donnant les retombées en césium radioactif et, du coup, les taux de radiation subis par les personnes évoluant sur ces sols. À ma connaissance, cela n’a toujours pas été fait.
Avez-vous le sentiment qu’il y a de la rétention d’informations ?
Oui et c’est grave. Si les autorités japonaises avaient utilisé correctement les données météorologiques et de radioactivité, elles auraient pris des mesures beaucoup plus draconiennes, beaucoup plus vite. Quant aux Japonais, ils ne sont pas du tout informés de la gravité de la contamination qui les concerne. Pire, les autorités ont mis en place des conseillers scientifiques et/ou médicaux qui sont dans une position de négationnisme quant aux effets des faibles doses. Plus grave encore, les autorités ont fixé, après la catastrophe, une nouvelle norme pour la dose de radiation acceptable à un niveau de 20 millisieverts. C’est 20 fois plus que la dose qui est généralement considérée comme inacceptable ! On va donc laisser des populations qui ont déjà subi une irradiation et une contamination extrêmement importante continuer à subir une forte irradiation.
Qu’aurait dû faire le gouvernement japonais ?
Il fallait évacuer les gens sur un périmètre beaucoup plus vaste, en tenant compte de la direction des vents au moment des rejets. Concernant le confinement, il a été demandé aux personnes qui vivaient entre 20 et 30 km autour de la centrale de rester enfermées. Ce type de mesure n’a une efficacité que si les rejets n’excèdent pas quelques heures. Quand vous avez une centrale qui est en situation de rejets radioactifs massifs pendant des jours, rapidement l’air qui est dans votre habitation devient identique à celui qui est à l’extérieur. De plus, il aurait aussi fallu distribuer en urgence des pastilles d’iode et cela n’a pas été fait. Enfin, les contrôles sur les aliments ne sont intervenus que près d’une semaine après le début des rejets. Pendant ce laps de temps, on a laissé consommer des aliments qui étaient très contaminés. Vingt-cinq ans après Tchernobyl, avec toute l’expérience qu’on a, c’est quelque chose d’absolument incompréhensible !
Quelles peuvent être les conséquences pour les populations ?
Cela va conduire à une augmentation des cancers (thyroïde, leucémie ou autres) mais aussi à tout un tas d’autres pathologies notamment cardio-vasculaires et digestives. Les conséquences seront également génétiques. On a constaté, après Tchernobyl, sur des populations de rongeurs, une instabilité génomique qui perdure sur les générations suivantes même si elles sont extraites du milieu contaminé.